Mémoires de deux jeunes mariées

Honoré de Balzac

Texte 1 : Extrait de la lettre 7 (Un mariage d'amour ?)
Depuis quelques jours je commence à m'épouvanter de notre destinée, à comprendre pourquoi tant de femmes ont des visages attristés sous la couche de vermillon qu'y mettent les fausses joies d'une fête. On se marie au hasard, et tu te maries ainsi. Des ouragans de pensées ont passé dans mon âme. Être aimée tous les jours de la même manière et néanmoins diversement, être aimée autant après dix ans de bonheur que le premier jour ! Un pareil amour veut des années : il faut s'être laissé désirer pendant bien du temps, avoir éveillé bien des curiosités et les satisfaire, avoir excité bien des sympathies et y répondre. Y a-t-il donc des lois pour les créations du cœur, comme pour les créations visibles de la nature ? L'allégresse se soutient-elle ? Dans quelle proportion l'amour doit-il mélanger ses larmes et ses plaisirs ? Les froides combinaisons de la vie funèbre, égale, permanente du couvent m'ont alors semblé possibles ; tandis que les richesses, les magnificences ; les pleurs, les délices, les fêtes, les joies, les plaisirs de l'amour égal, partagé, permis m'ont semblé l'impossible. Je ne vois point de place dans cette ville aux douceurs de l'amour, à ses saintes promenades sous des charmilles, au clair de la pleine lune, quand elle fait briller les eaux et qu'on résiste à des prières. Riche, jeune et belle, je n'ai qu'à aimer, l'amour peut devenir ma vie, ma seule occupation ; or, depuis trois mois que je vais, que je viens avec une impatiente curiosité, je n'ai rien rencontré parmi ces regards brillants, avides, éveillés. Aucune voix ne m'a émue, aucun regard ne m'a illuminé ce monde. La musique seule a rempli mon âme, elle seule a été pour moi ce qu'est notre amitié. Je suis restée quelquefois pendant une heure, la nuit, à ma fenêtre, regardant le jardin, appelant des événements, les demandant à la source inconnue d'où ils sortent. Je suis quelquefois partie en voiture allant me promener, mettant pied à terre dans les Champs-Élysées en imaginant qu'un homme, que celui qui réveillera mon âme engourdie, arrivera, me suivra, me regardera ; mais, ces jours-là, j'ai vu des saltimbanques, des marchands de pain d'épice et des faiseurs de tours, des passants pressés d'aller à leurs affaires, ou des amoureux qui fuyaient tous les regards, et j'étais tentée de les arrêter et de leur dire : Vous qui êtes heureux, dites-moi ce que c'est que l'amour ?
Texte 2 : Extrait de la lettre 28 (La Maternité)
Dévouement ! me suis-je dit à moi-même, n'es-tu pas plus que l'amour ? n'es-tu pas la volupté la plus profonde, parce que tu es une abstraite volupté, la volupté génératrice ? N'es-tu pas, ô Dévouement ! la faculté supérieure à l'effet ? N'es-tu pas la mystérieuse, l'infatigable divinité cachée sous les sphères innombrables dans un centre inconnu par où passent tour à tour tous les mondes ? Le Dévouement, seul dans son secret, plein de plaisirs savourés en silence sur lesquels personne ne jette un œil profane et que personne ne soupçonne, le Dévouement, dieu jaloux et accablant, dieu vainqueur et fort, inépuisable parce qu'il tient à la nature même des choses et qu'il est ainsi toujours égal à lui-même, malgré l'épanchement de ses forces, le Dévouement, voilà donc la signature de ma vie. L'amour, Louise, est un effort de Felipe sur toi ; mais le rayonnement de ma vie sur la famille produira une incessante réaction de ce petit monde sur moi ! Ta belle moisson dorée est passagère ; mais la mienne, pour être retardée, n'en sera-t-elle pas plus durable ? elle se renouvellera de moments en moments. L'amour est le plus joli larcin que la Société ait su faire à la Nature ; mais la maternité, n'est-ce pas la Nature dans sa joie ? Un sourire a séché mes larmes. L'amour rend mon Louis heureux ; mais le mariage m'a rendue mère et je vais être heureuse aussi !
Résumé
Ces deux textes sont des lettres qui montrent deux visions différentes de la vie d'une femme à l'époque. Dans la première lettre, une jeune femme s'inquiète de son futur mariage. Elle a peur que l'amour ne dure pas et elle se sent seule car elle n'a pas encore rencontré l'homme de ses rêves, celui qui ferait vibrer son cœur. Dans la seconde lettre, une autre femme explique que pour elle, le vrai bonheur ne vient plus de la passion amoureuse, mais du "dévouement" et du fait de devenir mère. Même si tout son entourage est très joyeux à l'idée de cette naissance, elle avoue en secret qu'elle ne ressent pas encore de lien concret avec son futur bébé et qu'elle fait semblant d'être heureuse pour ne pas décevoir ses proches.
Les personnages
Renée (de Maucombe) : C'est l'auteure de la lettre 28. Elle vit à la campagne, elle est mariée à Louis et attend un enfant. Elle est très terre-à-terre et réfléchit beaucoup au rôle de mère. Louise (de Chaulieu) : C'est la destinataire de la lettre 28. C'est aussi elle qui écrit la lettre 7 où elle exprime ses peurs face au mariage et sa recherche du grand amour. Elle est plus romantique et passionnée que Renée. Felipe (Henarez) : L'homme qui aime Louise. Renée mentionne que Felipe fait un "effort" pour plaire à Louise. Louis (de l'Estorade) : Le mari de Renée. Il est décrit comme un homme rendu heureux par l'amour et très impatient de devenir père.
Télécharger le PDF complet

Dan IA

Expert sur Balzac

Assistant Balzac
Bonjour ! Je suis spécialiste des "Mémoires de deux jeunes mariées". Pose-moi une question sur Renée, Louise, ou sur les thèmes de l'amour et de la maternité !